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Pour le pape compassion n’est pas raison

Le pape, compassion n’est pas raison ?
Le pape François, l’Independence Hall, à Philadelphie (Pennsylvanie), le 26 septembre 2015. Photo Vincenzo Pinto / AFP

Le pape François soucieux des pauvres, interpelle les gouvernements à propos des migrants et des réfugiés, il combat le lien fait entre la femme et le mal, se dit lassé du machisme contemporain, mais il se bat pour l’égalité des sexes dans l’imaginaire. Quid de la réalité, alors que se déroule la journée mondiale pour l’avortement.

La compassion est voisine de la sollicitude. Le Pape redonne à la compassion, sentir, souffrir avec, toute son importance sociale. La pensée de la sollicitude, ou care, se développe. La compassion traite du présent de la souffrance, ainsi que d’une souffrance passée, quand la sollicitude veut penser l’avenir, nouveau lien social ; soit.

Le pape récupère le retard de l’Eglise : ne plus honnir les divorcé-e-s comme dans les années 60, condamner et ne plus cacher les prêtres pédophiles de ces dernières décennies, ne plus ignorer les homosexuel-l-es de plus en plus visibles depuis les années 70. On appréciera que le pape rattrape le temps perdu; et plus encore : condamner la peine de mort, c’est très bien… Mais avec qui faut-il être sévère ? Avec le parent violeur de petite fille, comme au Paraguay ? Ou avec cette même petite fille qu’on ne saurait faire avorter et qui accoucha l’été dernier ? La compassion reconnaît la souffrance du présent et du passé mais n’enchaîne pas avec la sollicitude d’un présent tourné vers l’avenir. Pourquoi ?

Telle est la question que nous pourrions poser au pape. On rétorquera tout de suite que si, il y pense à l’avenir puisqu’il fait de la politique, de la vraie ; à propos des migrants et des réfugiés, à l’égard des pauvres et des exclus. Il interpelle les gouvernements, et les chroniqueurs politiques ne s’y trompent pas. Le pape est un chef d’Etat et son territoire est le monde entier. Peu importe le petit bout de terre qu’est le Vatican. La compassion peut donc faire de la politique, produire du politique ; la sollicitude n’en ferait pas.

Le pape François, lors du Festival de la famille à Philadelphie (Pennsylvanie) le 26 septembre 2015. Photo Eric Thayer / Pool / AFP

Cependant, la compassion universelle n’est pas raison. On saisit clairement que la politique ici renouvelée est celle de l’Eglise, celle d’un Etat qui ne légifère pas. Certes, ce n’est pas au pape de faire le tri des lois, entre les pays hostiles à l’avortement et ceux qui ne le sont pas ; par exemple. Mais comment la compassion peut-elle tenir son rang face au droit ?

Quelle raison ?

D’où la réflexion sur la justice. Le juste et le droit, le juste et la morale. Le contenu du croisement entre la justice et la morale, j’avoue ne pas le connaître. J’ai plus l’habitude, de lier la justice avec le droit ; tout simplement parce que le «droit des femmes» est un pivot incontournable. Il ne s’agit pas d’oublier la subversion et l’utopie, mais sans droit, pas d’émancipation des femmes, pas d’égalité des sexes. Alors que se passe-t-il quand la compassion mêle justice et morale pour faire bonne figure face aux questions troublantes de la sexualité, de la conjugalité, de la promiscuité des générations ? Quelle justice pour et dans la famille ?

Alors, on passe du rapport ancien (et bien connu) entre la loi et les mœurs, on passe au lien nouveau, à l’époque contemporaine, entre privé et public. Je vais vite, trop vite. Aux hommes la fabrique de la loi, aux femmes la responsabilité des mœurs, telle fut la conviction de penseurs de l’Ancien Régime comme de l’ère démocratique qui lui succéda. L’Eglise chrétienne se retrouve, sans conteste, dans ce schéma sexué de l’organisation sociale : moins quant à la répartition des responsabilités entre femmes et hommes, que face à la «nécessaire» séparation entre privé et public. La famille séparée de la cité, telle est sans doute la conviction fondamentale.

Sexualité et liens singuliers, d’amour et de subsistance, telle est la famille. Il y a un désir de famille, dit le pape, mais les familles sont blessées, ajoute-t-il. Alors, il n’y a aucune obligation d’y appliquer la représentation du sujet de droit, de l’individu à part entière. La petite fille du Paraguay qui subit une césarienne pour accoucher, au mois d’août, est un corps par où l’espèce passe, en l’occurrence l’enfant à naître. Qui est-elle comme sujet de droit ? On comprend que les lois du sexe et de la famille ne sont pas les lois du droit. Reste la miséricorde, qui n’est pas la justice ; dans ce lieu même du fondement de la société, dirait le pape, à savoir la famille.

Un «pape rouge»

J’entends un journaliste lancer l’image d’un «pape rouge». Rouge parce que soucieux des pauvres, rouge parce qu’insolent et exigeant à l’égard des puissants. L’image ne tient pas vraiment, pas longtemps, mais elle renvoie à une tradition socialiste, influente, celle de Proudhon et du mouvement ouvrier français. Proudhon, qu’on dit antiféministe et misogyne, est un penseur de la famille dissociée de l’espace social: la famille est le lieu de la justice, dit-il, justice fabriquée et incarnée par la dualité du couple. Mais ce n’est pas le lieu de l’égalité. Oui, le juste et l’égal ne marchent pas toujours ensemble, pensent ces penseurs, révolutionnaires et chrétiens.

C’est alors qu’on peut changer de perspective, et considérer l’arc politique dans toute sa largeur : de l’avortement, un habeas corpus, à la parité, partage du pouvoir (ordination des femmes), le pape n’y voit pas une question de droit des femmes, de nécessité de liberté et d’égalité, principes démocratiques. Une femme n’est pas propriétaire de son corps, une femme ne peut être prêtre : ni propriété de soi ni gouvernement des autres. Mais la femme n’est pas l’égale de l’homme ? Si, dira le pape, qui se dit lassé du machisme contemporain. Et là il ouvre un nouveau champ critique, celui du lien archaïque entre la femme et le mal. Le pape François conteste ce lien : la faute d’Eve doit être mise en question, la responsabilité de l’émancipation des femmes dans la crise de la famille actuelle est trop facile… Il se bat pour l’égalité des sexes dans l’imaginaire, imaginaire historique, imaginaire social. Certes, c’est bien intéressant de s’attaquer à la prétendue culpabilité des femmes. Quant au réel de la petite fille du Paraguay, il peut attendre.

Voyage en terres rêvées

La Terre de Feu, L’Eldorado, Troie ou le Pays des Amazones… Le Gondwana, l’Atlantide ou Mû… Qui n’a jamais eu vent de ces extraordinaires terres mythiques? Certainement pas Dominique Lanni qui, dans Atlas des contrées rêvées, propose non pas du vent mais un réel voyage à travers une trentaine de lieux légendaires, par-delà le monde. Paru aux éditions Arthaud, l’ouvrage aux allures de recueil met en scène de fantastiques histoires subtilement illustrées par Karin Doering-Froger. Des récits qui font revivre Marco Polo, Homère, Gengis Kahn.

Le livre à la reliure séduisante est de ceux que l’on aime mettre en avant sur une bibliothèque. À l’intérieur, on découvre une écriture poétique particulièrement appropriée au sujet. Pas question d’ennuyer le lecteur d’une flopée de détails, de références ou de citations sans âme, Dominique Lanni, pourtant universitaire, sait raconter des histoires. En guise d’illustrations, les cartes proposées par Karin Doering-Froger mêlent astucieusement cartographies d’antan et nouveaux critères esthétiques et numériques. «On a trouvé un maximum d’anciens documents desquels s’est inspirée l’illustratrice», précise l’auteur.

Les régions présentées dans l’ouvrage ne sont pas toutes le fruit de l’imagination de nos aïeux. Nombre d’entre elles ont vraiment existé. «Le but n’était pas de parler des lieux inventés par les romanciers. Il fallait qu’il y ait un socle à ces mythes, que des voyageurs se soient dit: « on va aller là car on l’a vu sur de vieilles cartes, car on en parle »…», explique ainsi Dominique Lanni.

Cités perdues ou englouties, civilisations mystérieuses, îles fabuleuses ou contrées peu explorées… «En Amérique du sud, la fièvre de l’or explique toutes ces légendes. Puisqu’on n’a pas trouvé l’or où on le pensait, on l’a cherché ailleurs, on a déplacé le lieu. À y regarder de plus près, on remarque ainsi toute une série de délocalisations des lieux rêvés…»

A lire aussi: Tour du monde des lieux maudits,

par Catherine Calvet et Fabrice Drouzy.

«Sur les cartes anciennes, Monomotapa s’étale ainsi en larges majuscules sur l’Afrique australe […] pour combler un immense vide en bas du continent.» Constat toujours surprenant que d’imaginer une telle partie du monde plongée dans l’inconnu et son cortège de peurs et d’affabulations «Dans l’imaginaire collectif on décrivait les Africains comme des cannibales. D’ailleurs, une fois vérifiée, l’anthropophagie de certaines tribus ne surprendra pas les Européens», précise Dominique Lanni qui ajoute cette anecdote: nos ancêtres pensaient qu’une fois le Cap Bojador passé (Sahara occidental), les rayons de soleil étaient si puissants que l’on devenait aussitôt noir au cheveu crépu…

Et aujourd’hui? Reste-t-il des terres à découvrir? «Si les mythes antiques sont prodigues en récits propices à la rêverie, l’époque moderne a, elle, eu à cœur de chercher les preuves qui donnent un peu de réalité à ces belles légendes», note l’auteur. Au risque de détruire le mythe? «Les archéologues, ça a été un cauchemar!», conclut en souriant Dominique Lanni.

Que lui et ses lecteurs se rassurent: ces lieux rêvés peuvent ressurgir du passé. Le temps d’un livre, tout du moins…

Atlas des contrées rêvées. Dominique Lanni. Editions Arthaud. 144 pages. 25 €

Maxime Beaufils

Ne tirez pas sur Harper Lee

Le silence de HarperLee fait jaser. La presse spécule sur des inédits qui dormiraient dans ses tiroirs. Autant dire que l’annonce de la publication de son nouveau livre a fait, le 4 février dernier, l’effet d’une bombe. Avant que les journalistes ne découvrent qu’il s’agissait plutôt d’une mine qui n’avait pas explosé: «Va et poste une sentinelle» a été en effet écrit avant «l’Oiseau».

Pourquoi attendre si longtemps avant de publier ce texte, que l’éditeur avait conseillé à Harper de remanier (ce qu’elle fit en publiant la version qui allait devenir son best-seller mondial)? Selon un communiqué officiel de HarperCollins, le manuscrit aurait été retrouvé par l’avocat de l’écrivain, il y a un an, dans un endroit secret où il était agrafé à l’original de «l’Oiseau moqueur». Pourtant, HarperLee s’était toujours refusée à le publier. Pourquoi aurait-elle soudain changé d’avis? Et la presse américaine de flairer un coup de son éditeur, qui aurait peut-être attendu que l’auteur n’ait plus toute sa tête pour la convaincre d’autoriser cette très lucrative publication.

Le retour de l’auteur à succès dans son Alabama natal n’a pas manqué d’alimenter les rumeurs sur une tutelle éventuellement abusive: après avoir passé toute sa vie dans le quartier intello-chic de Manhattan, la voici obligée de vendre son appartement de l’Upper East Side, alors qu’elle continue de toucher des royalties sur «l’Oiseau», qui se vend à plus d’un million d’exemplaires par an. Selon le témoignage d’un proche, une attaque cérébrale, en 2007, l’aurait rendue sourde et presque aveugle. Dans la maison de retraite où elle vit aujourd’hui, à Monroe, elle ne se déplace qu’en fauteuil roulant et perd inexorablement la mémoire.

« Clairement, risiblement, horriblement mauvais… » (c’est tout ?)

Aurait-on commercialisé le livre contre sa volonté? On se souvient que la publication, en 2009, du dernier roman de Nabokov, «l’Original de Laura», par son fils Dmitri, avait aussi fait scandale. Il est vrai que l’opération tenait plutôt du sauvetage de compte en banque. Encore Nabokov était-il décédé quand l’opération eut lieu: cette fois, c’est du vivant de l’auteur que l’on a pratiqué l’exfiltration du manuscrit, direction l’imprimeur. Rien d’étonnant à ce que le roman ait, dès lors, fait l’unanimité contre lui, certains journaux américains allant jusqu’à repérer des paragraphes entiers qui, d’un livre à l’autre, se sont révélés identiques, au mot près.

Alors, faut-il lire ce nouveau HarperLee? «Va et poste une sentinelle» n’est pas la catastrophe annoncée. On retrouve même, dans ce livre sauvé des eaux par la belle traduction de Pierre Demarty, la verve du premier. Quant à l’intrigue, elle réunit les mêmes personnages vingt ans plus tard, mais Atticus se révèle, l’âge venant, aussi conservateur qu’il se montrait progressiste dans « Oiseau».

Pas de quoi tirer sur Harper Lee, comme le faisait Alexandra Petri dans le «Washinton Post»: pour elle, le texte est «si clairement, risiblement, horriblement mauvais qu’il semble que Harper Lee n’ait choisi de le publier que pour montrer qu’elle ne doit pas être adorée comme une divinité».

Didier Jacob

Va et poste une sentinelle, par Harper Lee,

traduit par Pierre Demarty,

Grasset, 336 p., 20,90 euros.

Chez le même éditeur :

Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur,

480 p., 22,90 euros.

Harper Lee, bio express

Harper Lee (AP/Sipa)

Née en Alabama en 1926, Harper Lee étudie le droit de 1945 à 1949 puis vient s’installer à New York en 1950. Amie et collaboratrice de Truman Capote, elle publie en 1960 son premier livre, «Ne tirez pas sur l’oiseau moqueur», et obtient le prix Pulitzer en 1961. (©AP/Sipa)

Article paru dans « L’Obs » du 1er octobre 2015.

Les 1ères pages de « Va et poste une sentinelle »

Vie et mort de Steve MacKay, génial saxophoniste des « Stooges »

Les « Stooges » ont (encore) perdu l’un des leurs. Le saxophoniste américain Steve MacKay est mort des suites d’un septis (infection généralisée) à l’âge de 66 ans, comme l’a annoncé Iggy Pop, leader charismatique du groupe mythique sur sa page Facebook.

L’Iguane, qui avait recruté Steve MacKay voilà 45 ans, y écrit :

Steve était un Américain typique des années 1960, plein de générosité et d’amour pour tous ceux qu’il rencontrait. A chaque fois qu’il portait son saxo à ses lèvres et jouait, il illuminait mon chemin et égayait le monde entier »

Message from Iggy on Steve Mackay’s passing: »Steve was a classic ’60s American guy, full of generosity and love for…

Posted by Iggy Pop on dimanche 11 octobre 2015

Steve MacKay laisse derrière lui une sacrée empreinte dans l’histoire du rock. Ce natif de Grand Rapids (Michigan) qui jouait alors avec les « Carnal Kitchen », a été repéré et embauché en 1970 par Iggy Pop… 48 heures avant que les « Stooges » s’envolent de Détroit en direction de L.A ! Une cité des anges où ils vont enregistrer leur deuxième album intitulé « Fun House ». C’est cet opus qui, avec quelques autres, a ouvert la voie au style punk, auquel le musicien apporte sa touche jazzy, percutante.

Essoreuse folle de l’héro’

Ce qui n’a pas empêché Steve MacKay d’être viré au terme de quelques mois par ce groupe alors connu pour être pris dans l’essoreuse folle de l’héroïne… Au grand dam des organisateurs de concerts, même s’il nous a livré quelques bijoux, jusqu’à sa dissolution en 1974.

Le musicien n’a pour autant pas quitté la scène et les studios qu’il a continué à fréquenter via ses collaborations avec les « Snakefinger », « Commander Cody », « Smegma » ou encore « The Violent Femmes », bande punk de Milwaukee dont le bassiste, Brian Ritchie, y va aussi de son hommage :

Au final, ce ne serait pas exagéré de considérer Steve comme le plus grand joueur de saxo rock and roll de tous les temps. Il était le premier à allier la sonorité rauque du début du rock à la liberté et la joie de l’improvisation libre, tout en jouant chaque note avec une totale concentration. »

La riche parenthèse aura duré jusqu’à l’année 2003 où, reformant « The Stooges », Iggy Pop a fait une nouvelle fois appel au souffle magique de Steve MacKay. A partir de cette renaissance, associée au festival de Coachella, le saxophoniste n’a plus quitté le groupe. Avec son décès, il rejoint cinq autres membres de la formation (Ron Asheton, Scott Asheton, Dave Alexander, Bill Cheatham et Zeke Zettner) déjà au paradis des musiciens.

Jean-Frédéric Tronche

Air France : «Face à leur attitude détachée, je me suis sentie humiliée»

Des hommes en costume la regardent de loin, ou en biais, lui sourient parfois pendant qu’elle parle avec ses larmes. Erika Nguyen Van Vai, hôtesse au sol chez Air France, se souvient de ce face-à-face avec des responsables silencieux alors qu’elle leur demandait si ses 1 800 euros de salaire mensuel allaient ruiner la compagnie aérienne : «Je me suis sentie humiliée par leur attitude.»

Le 5 octobre, cette femme de 33 ans pénètre, en compagnie d’autres salariés en colère, dans la salle où doit se dérouler le comité central d’entreprise (CCE) d’Air France. La direction doit y détailler le plan de restructuration, notamment les suppressions de poste. Elle est filmée par une collègue et la vidéo sera ensuite postée sur les réseaux sociaux. Erika Nguyen Van Vai deviendra le porte-voix de la colère des salariés d’Air France, l’illustration d’une «violence sociale» dénoncée par les syndicats et qui, selon eux, est à l’origine de l’agression subie la même matinée par les deux cadres dirigeants de la compagnie.

«Mon premier acte de militantisme»

La jeune femme était invitée à l’assemblée par Daniel Goldberg, député PS frondeur, avec deux autres agents d’Air France, délégués CGT. L’élu souhaitait les entendre sur le climat social qui règne au sein de l’entreprise et qui, de la bouche de nombreux responsables syndicaux, est calamiteux. Elle est réservée, sa voix est douce. Ce lundi 5 octobre, elle avait surtout prévu de venir au rassemblement organisé par une large intersyndicale. Elle-même est syndiquée CGT, mais n’est pas «engagée». «C’était la première fois que je participais à un mouvement de grève, mon premier acte de militantisme. Tout se passait dans une ambiance bon enfant, on faisait des selfies !»

Mais le vendredi précédent, devant son poste de télévision, elle entend qu’il y aura autour de 3 000 emplois supprimés, dont la majorité parmi le personnel au sol. L’exaspération monte. Le lundi, dans la salle du CCE, avant que la caméra ne tourne, elle «salue les gens qui sont présents» et leur demande des précisions. «Comment ça va se passer, comment ça va se décider ? Le célibataire qui n’a pas d’enfants, pas de crédit, sera-t-il touché en premier ? Moi, je suis mère de famille, j’ai un crédit, je vais être sauvée ? On est complètement dans l’ignorance.» Elle dénonce aujourd’hui l’attitude «complètement détachée» des cadres qui lui font face. «Voir des personnes qui vous prennent avec légèreté, alors que moi j’ai le sentiment qu’on parle de mon destin… J’ai pas su contrôler mes émotions.» Elle explose. La caméra tourne et enregistre sa colère : «Cela fait quatre ans que nos salaires n’ont pas évolué, quatre ans qu’on travaille pour rien, dit-elle dans cette salle, la voix tremblante. Nous, on les a faits, les efforts, quatre ans sans rien. Et c’est nous qui trinquons ?»

«Moments de vérité»

Ce lundi, elle s’explique encore. «Tous ces efforts que l’on nous a demandés pendant quatre ans, toute cette pression qu’on a subie… On nous demande d’être efficaces, d’être positifs, d’être polyvalents parce que des services ont fermé. Mais quand on vous surcharge et qu’on vous explique que ça va continuer dans ce sens, ben… vous vous demandez comment vous allez y arriver.» La salle, remplie de journalistes, écoute. Christian Paul, député socialiste frondeur, avoue que «des moments de vérité comme celui-là, on n’en a pas tout le temps à l’Assemblée».

Le film dure presque quatre minutes. Erika Nguyen Van Vai dit qu’elle a ensuite parlé avec celui-là même qui, dans la vidéo, disait ne pas être habilité à lui répondre. «On nous a baladés avec des chiffres en nous disant comment ça s’était passé chez Emirates ou Alitalia.»

L’employée ne souhaitait pas que cette vidéo soit diffusée. «Je n’avais pas envie de m’exposer, je ne savais même pas que j’étais filmée. J’ai une famille, je ne voulais pas que cela prenne de l’ampleur.» Et puis il y a eu l’autre film, celui de l’agression, lorsque le DRH, Xavier Broseta, est physiquement pris à partie et se fait arracher sa chemise. Le film fait le tour des JT, en France et à l’étranger. Les responsables de l’agression sont qualifiés de «voyous» par Manuel Valls, un terme très mal accueilli par les trois employés présents, qu’ils prennent comme une attaque contre eux et l’ensemble du personnel. Le délégué CGT Youssef Sifi rappelle les contraintes auxquelles sont soumis les employés travaillant dans les aéroports, et qui s’appliquent notamment aux personnes interpellées lundi. «Tous les trois ans, les salariés de chaque aéroport sont soumis à une autorisation préfectorale pour pouvoir travailler sur les pistes. Le badge ne m’est délivré que si j’ai un casier judiciaire vierge. Si je veux manger demain, faut y faire attention tous les jours, à ce badge. Traiter de « voyous » des gens qui font des efforts quotidiens pour rester au plus près de la loi, c’est indécent. Trouvez-moi des « voyous » qui protègent la direction !»En référence à ces salariés qui ont aidé le DRH à s’extraire de la foule.

«On m’a demandé si j’avais gardé un bout de la chemise !»

Un de ces «voyous» est justement présent. Abdel Errouihi a aidé Xavier Broseta, mais sur les photos et vidéos qui ont circulé ce jour-là, la confusion pouvait laisser penser qu’il faisait partie des agresseurs. «Pendant une journée, j’étais l’Arabe qui avait agressé le DRH», dit-il sur le ton de la dérision. «C’est la pire journée de ma vie. Ma femme n’a pas eu la force d’amener mes enfants à l’école l’après-midi. Elle pleurait, elle est enceinte, à son dernier mois. Tout le monde m’appelait, mes amis, ma famille, on me demandait si j’avais gardé un bout de la chemise en souvenir !» Une semaine après, il rit jaune : «J’attends toujours ma médaille.» Personne ne l’a remercié. «On m’a dit que ce n’était pas la politique de la maison.»

Le DRH d'Air France Xavier Broseta, sans chemise, extrait de la foule lundi 5 octobre. Abdel Errouihi est en polo gris, à gauche.Le DRH d’Air France, Xavier Broseta, sans chemise, extrait de la foule lundi 5 octobre. Abdel Errouihi est en polo gris, à gauche. (Photo Jacky Naegelen. Reuters)

L’attitude de la direction et la réaction du Premier ministre sont les raisons pour lesquelles Erika Nguyen Van Vai acceptera finalement que soit diffusée la vidéo. «Lorsque, pendant une journée et demie, j’ai vu que les politiques soutenaient la direction et ne comprenaient pas notre mal-être, j’ai dit OK.» Le film sera posté, repris par les médias et vu des centaines de milliers de fois.

«Tout le monde a une responsabilité pour que le dialogue social s’engage», a déclaré le député socialiste de Seine-Saint-Denis Daniel Goldberg. «L’Etat est actionnaire et a donc une responsabilité dans ce qui se passe», et, concernant le PDG d’Air France-KLM, Alexandre de Juniac, «sa responsabilité en tant que dirigeant est grande».

Richard Poirot

L’ombre de Jean Germain plane sur le procès des «mariages chinois»

Il y avait cinq chaises rouges, pour les cinq prévenus, dans la salle d’audience au printemps dernier. Elle ne sont plus que quatre, grises. Ajourné le 7 avril après le suicide de Jean Germain, le procès des mariages chinois s’est ouvert ce mardi au tribunal correctionnel de Tours. A 9 h 15, Lise Han est la première à pénétrer dans la salle, tout de noir vêtue. Sous l’œil des caméras, elle essuie quelques larmes, en silence. La Franco-Taïwanaise de 53 ans est le personnage clé de l’affaire. Entre 2008 et 2011, elle organise les mariages symboliques, «à la française», de dizaines de couples chinois désireux de vivre des «noces romantiques en Touraine». Un label visant à développer les liens entre Tours et la Chine, selon la volonté du maire d’alors, Jean Germain.

«Silences assourdissants»

Problème : Lise Han, directrice du bureau France-Chine au sein de la mairie, est en parallèle la gérante de la société en charge de l’organisation des mariages. Une entreprise qui, en quatre ans, bénéficie de centaines de milliers d’euros de marchés publics passés par la ville. Lise Han, qui affirme avoir eu une liaison avec l’édile, est poursuivie pour «prise illégale d’intérêts, escroquerie et abus de bien sociaux», notamment. Deux des trois hommes assis à ses côtés – son mari, l’ancien directeur de cabinet de Germain et le directeur de l’office du tourisme – sont poursuivis pour complicité. C’était également le cas de l’ancien maire, élu sénateur en 2011. La ville de Tours, l’office du tourisme et la communauté d’agglomération se sont constituées parties civiles.

A lire aussi : le portrait de Lise Han, Casse-tête chinois.

Six mois après l’ajournement, Lise Han, se dit «très triste», et déplore un «procès qui s’ouvre devant le cercueil de Jean Germain». Le souvenir du défunt plane sur les débats. A travers son interrogatoire, lu par la présidente, dans les interventions des avocats, dans celles des prévenus. Il est alors «le maire», ou «monsieur Germain». On parle de lui simplement, comme d’un absent. La semaine dernière, MGérard Chautemps, conseil de Han, prévenait : «Il va y avoir des silences assourdissants, des questions auxquelles Lise Han ne pourra pas répondre.» Le silence est bien là, mais il n’est pas assourdissant. Passées les premières minutes, la procédure reprend ses droits.

«On ne comprend rien»

Sur le fond, l’affaire est «nébuleuse», selon la présidente, «confuse», selon l’un des prévenus. Elle repose en grande partie sur l’éventuelle «gestion de fait» de la société organisatrice des mariages, imputée à Lise Han, et sur le statut de cette dernière à la mairie. Les explications de la prévenue sont parfois embrouillées. «On ne comprend rien», lui dit la présidente. Elle se contredit, mais s’exprime toujours avec aplomb. Avec culot, même, au point de déclencher quelques rires d’effarement dans la salle. Son mari, au contraire, est effacé. De son côté, François Lagière, directeur de cabinet de Germain à l’époque, également entendu en ce premier jour du procès, est pris par l’émotion à la barre. Il ne veut pas être vu comme un «escroc», parle d’«honneur», de «loyauté» vis-à-vis de Jean Germain. «On a été piégés», dit-il. En octobre 2013, dans l’émission Sept à huit, sur TF1, le sénateur disait de Han : «Elle m’a fait un enfant dans le dos. Je me suis fait avoir. Mais quand on est maire d’une grande ville on n’a pas le droit [de se faire avoir].»

Elise Godeau

Les Bonnie & Clyde du pinceau : la plus incroyable arnaque du monde de l’art

Leur nom figure en toutes lettres sur la sonnette de cet immeuble ancien du centre de Montpellier. Depuis une fenêtre du premier étage qui donne sur la ruelle, le visage d’Helene Beltracchi fait une apparition ; à peine le temps d’apercevoir ses longs cheveux blonds et elle lance : « On vient vous chercher. »

Le lourd portail de l’immeuble s’ouvre, nous reconnaissons Wolfgang Beltracchi. Visage souriant, tenue décontractée (pantalon de toile bleu, polo rose), cheveux gris tombant sur les épaules : il a vraiment une tête de hippie. Un peu âgé (64 ans), mais hippie quand même.

Une escroquerie extraordinaire

Dans le bel appartement-atelier que le couple occupe désormais, il tient à nous montrer tout de suite « le vaisseau ». Une imposante bibliothèque réunissant des catalogues d’exposition, des biographies, des livres d’art. Ce trésor, constitué au fil du temps, lui a permis de mettre au point l’une des plus extraordinaires escroqueries qu’ait connue le monde de l’art.

Pendant plus de trente ans, le faussaire a écoulé des tableaux signés Derain, Van Dongen, Campendonk, Max Ernst, qui se sont vendus pour plusieurs millions d’euros. Durant des années, le couple a mené la belle vie, écumant les palaces et les destinations paradisiaques, en Thaïlande ou aux Caraïbes. Le rêve s’achève le 20 août 1980 : à l’époque, ils vivent entre le sud de la France (où ils possèdent un magnifique domaine, non loin de Montpellier) et l’Allemagne (à Fribourg, où ils sont propriétaires d’une superbe maison).

Les Beltracchi savent que les enquêteurs allemands sont sur leurs traces depuis plusieurs mois. Un délai qu’ils ont mis à profit pour faire disparaître tout ce qui pourrait les compromettre. Apprenant que leur demeure de Fribourg a été perquisitionnée, ils décident alors de quitter la France pour se présenter aux flics allemands. Ils sont aussitôt incarcérés.

Les faux de Wolfgang Beltracchi lors d’une saisie en 2011 : « Nu au chapeau » (Van Dongen), « la « Horde » (Max Ernst) et « Nu couché au chat » (Max Pechstein). (Katja Hoffmann/LAIF/REA)

Un grand déballage qui tourne court

Leur procès s’ouvre à l’automne 2011. Plus de cent cinquante témoins, experts, marchands, historiens de l’art, commissaires-priseurs, doivent défiler à la barre. Le grand déballage va pouvoir commencer. Et avec lui celui d’un marché de l’art et de ses transactions opaques, entre dessous-de-table, commissions et paradis fiscaux. Au neuvième jour d’audience, la démonstration tourne court. Contre toute attente, le tribunal de Cologne condamne Wolfgang Beltracchi à six ans de prison, et Helene à quatre ans.

Pourquoi le procès a-t-il été écourté ? Aujourd’hui encore, Wolfgang Beltracchi conteste avoir passé un marché avec le juge :

Helene était gravement malade. Je me suis dit que si elle restait derrière les barreaux, elle ne pourrait pas survivre. Donc j’ai dit au juge, OK, j’ai signé des faux tableaux, je fais ça depuis les années 1970. Alors si je le reconnais, vous nous condamnez, c’est OK mais on veut bénéficier d’un régime de semi-liberté. Moi, je n’avais pas envie de rester en prison, c’est dur. »

Helene ajoute : « Vous vous retrouvez avec des meurtriers, des toxicos, c’est horrible, on ne peut pas leur parler. » Wolfgang nous montre des dessins de types à la boule rasée, les bras et le torse couverts de tatouages : « J’étais avec eux, c’était des Hells Angels. » Question : « Avec vos cheveux longs, ils devaient vous regarder d’un drôle d’air ? » Wolfgang se marre : « Ah, je les ai dessinés, ça leur a plu et après ils ne m’ont plus embêté. »

Comme convenu, ils ont bénéficié du régime de semi-liberté (« on travaillait le jour dans un studio de photo, le soir on rentrait à la prison »), puis d’une remise de peine. Wolfgang Beltracchi a retrouvé la liberté en ce début d’année 2015. Tout était fini ? Pas vraiment puisque ces Bonnie and Clyde du marché de l’art doivent rembourser les acheteurs qu’ils ont dupés : soit près de 30 millions d’euros à débourser. « On aura fini de tout régler à la fin de l’année prochaine », affirme Helene. Son époux corrige : « Oui, enfin, peut-être dans deux ans. »

« J’ai beaucoup travaillé »

Ont-ils des regrets ? Helene reprend la parole : « On est en démocratie, il y a des règles. Si on commet une faute, il est normal d’être puni. » Wolfgang acquiesce :

Oui, c’est OK. Mais je tiens à dire quand même que je n’ai pas fait de copies. J’ai créé des œuvres en m’inspirant du style des artistes. J’ai beaucoup travaillé, j’ai fait des tas de recherches dans les livres d’art et les catalogues. »

C’était là toute l’astuce du faussaire : repérant des œuvres réputées disparues, il les faisait revivre à sa façon. Son principal gisement fut les catalogues de la galerie d’un juif allemand, Alfred Flechtheim. Ayant fui Berlin dès 1933, ce grand amateur d’art mourut à Londres en 1937. Les Beltracchi imaginent alors un scénario, assurant aux marchands et galeristes que les tableaux qu’ils leur vendaient avaient été acquis par le grand-père d’Helene.

Dans cette photo, saisie par la police berlinoise, Helene Beltracchi joue le rôle de sa propre grand-mère posant devant des tableaux réputés disparus. A gauche, un supposé Ferdinand Léger, à droite un Max Ernst… un cliché mis en scène par le couple pour arguer de l’authenticité des peintures falsifiées. (DAPD/HO/AP/SIPA)

Les plus grands experts ont été dupés à ce jeu. De faux tableaux de Max Ernst, de Raoul Dufy, d’André Derain, d’Othon Friesz sont authentifiés par ces fameux spécialistes. Mais une toile signée Heinrich Campendonk, peintre expressionniste allemand, finit par provoquer la chute de la maison Beltracchi. Après plusieurs rapports d’expertise contradictoires, les examens menés par un laboratoire britannique révèlent la présence sur la toile de blanc de titane, un pigment qui ne serait apparu qu’aux environs des années 1950. La toile est datée de 1914, les conclusions du labo sont sans appel : ce tableau est un faux. Aujourd’hui encore, Helene conteste les conclusions de ce rapport :

L’Anglais qui a fait ça est un type qui se croit tout permis, il veut toujours faire la leçon à tout le monde. Il n’y a même pas 2% de blanc de titane sur la toile ! »

En face d’elle, son époux marmonne que c’est quand même 2%.

Un procès qui les a rendus stars

Etonnant couple ! Wolfgang parle d’une voix douce et adresse de fréquents regards à sa femme ; parfois, il jette un œil sur les notes manuscrites qu’il a rédigées en prévision de notre visite. Helene se montre plus péremptoire, sa voix plus forte recouvrant de temps à autre celle de son mari. Complices devant la justice, ils le sont aussi dans leur nouvelle vie. Leur procès les a rendus stars. Dans la presse allemande, Wolfgang le facétieux a été surnommé « Till l’Espiègle », quotidiens et magazines publiant à la une les photos du couple qui s’enlaçait tendrement avant de prendre place sur le banc des accusés.

La sortie de leur autobiographie, « Faussaires de génie » (1), les a placés à nouveau sous les projecteurs. Sur les plateaux télé, ils offrent l’image d’un couple uni et relax. Ils n’ont plus rien à cacher. Enfin presque. Helene raconte : « Avant de commencer à rédiger ce livre, on s’est disputé assez sérieusement (‘oh oui’, complète son mari), Wolfgang voulait écrire un roman, je n’étais pas d’accord. » La ligne d’Helene a fini par l’emporter mais, sur le conseil de leur avocat, il a fallu faire des coupes. Pourquoi ? Helene affirme :

Des collectionneurs possèdent encore des tableaux de Wolfgang, ils ne veulent pas les déclarer comme des faux. Il y en a même qui en ont revendu à d’autres amateurs et, chaque fois, les prix montent. »

La remarque amuse Wolfgang. Quand on lui demande si sa principale motivation n’a pas été de faire du fric, il rétorque, dans un franglais imparfait :

Au premier rang, le marché de l’art, c’est du business, au dernier rang, c’est encore du business. Alors, l’argent, oui, j’en ai gagné mais ce qui m’intéressait surtout, c’était de me glisser dans la peau des peintres. J’ai fait les tableaux qu’ils rêvaient peut-être de faire. Je les ai peints avec le plus grand soin. »

Aujourd’hui, comme en témoignent les tubes de peinture et les châssis que l’on voit dans l’une des pièces de l’appartement transformée en atelier, Wolfgang a pris un nouveau départ. Pour une chaîne de télé suisse (SAT 3), il réalise devant les caméras des portraits de personnalités « à la manière de » : la princesse Gloria von Thurn und Taxis (« elle est vraiment sympa », dit Helene) et l’acteur Christoph Waltz (« tu sais, celui qui joue dans ‘‘Django Unchained », le film de Tarantino, il est OK ») se sont prêtés au jeu. Nous avons pu voir l’émission où Harald Schmidt (comédien et animateur de télé) prend la pose, le temps que Wolfgang Beltracchi peigne son portrait à la façon d’Otto Dix.

Wolfgang et Helene Beltracchi chez eux, à Montpellier, en septembre dernier.

(Nanda Gonzague pour « l’Obs »)

« Des galeries me proposent d’exposer »

Wolfgang est très fier de cette série, toujours en cours de diffusion. Mais il est encore plus fier de ses nouveaux tableaux. Ses propres tableaux, enfin. Car Wolfgang s’est jeté à l’eau ! Et, à l’en croire, sa cote ne cesse de progresser. Il a exposé à Bâle, Berne, Berlin. Dans cette dernière ville, en juin dernier, les trente tableaux accrochés sur les cimaises de la galerie ArtRoom9 se sont arrachés comme des petits pains, pour des prix compris entre 10.000 et 100.000 euros. « On a fait ‘sold out’ ! Et maintenant je reçois plein de mails de galeries qui me proposent d’exposer », jubile l’artiste.

Il montre un catalogue sur lequel on peut voir un « Hommage à Moussorgski » peint non sans habileté dans le style de Campendonk. Moins convaincant est ce « Portrait de l’amant de Mona », une pochade qui donne à voir un homme coiffé d’un bonnet rouge prenant la pose de la Joconde. Sur les murs de l’appartement, on découvre aussi un petit portrait de la fille des Beltracchi, réalisé dans le style de Botticelli. Egalement un immense triptyque représentant une petite fille devant un bord de mer : coiffée d’un chapeau pointu orné de coquillages, elle tient une baguette magique tandis que des pièces d’or tombent d’un ciel où flottent des silhouettes de poissons. A l’évidence, Wolfgang Beltracchi a regardé Salvador Dalí.

Avouons cependant qu’il semble avoir du mal à trouver un style réel. Ce n’est pas facile d’être un vrai peintre ! En nous raccompagnant au bas de son immeuble, il soupire :

Tu as vu comme il fait beau ! Et ce ciel bleu ! On va s’installer définitivement à Montpellier, on a tous nos amis dans le coin et les gens sont vraiment sympas. Ici, c’est OK. Mais il va falloir que je travaille. J’ai cinq expos à préparer pour l’an prochain. Ma femme me dit qu’il faut que je me mette au boulot. »

Il se marre. Wolfgang Beltracchi a vraiment le sens de l’humour.

De notre envoyé spécial Bernard Géniès

(Photo : Nanda Gonzague pour « l’Obs »)

(1) « Faussaires de génie. Autoportrait », par Wolfgang et Helene Beltracchi, avec des dessins de Wolfgang Beltracchi, traduit par Céline Maurice, L’Arche (à paraître le 21 octobre). [Reprendre la lecture de l’article]

Festival de la BD numérique : dix dédicaces en moins de 30 secondes

Durant tout le week-end, le festival «We Do BD» s’est tenu au Carreau du Temple, dans le IIIe arrondissement de Paris. Pour les lecteurs, c’est l’occasion de rencontrer enfin en chair et en os l’auteur dont on suit religieusement le travail en ligne, que ce soit sur son blog ou via les réseaux sociaux, ou simplement de découvrir de nouveaux talents. Sur un carnet, une feuille volante ou un album, les dédicaces sont gratuites. Pour ceux qui ne peuvent pas en profiter, un petit condensé.

On commence avec Leslie Plée, qui maîtrise joliment le Bic quatre couleurs pour dédicacer son dernier ouvrage, Eloge de la névrose en 10 syndromes. 

Au @wedobd, une dédicace de @lilipleepic.twitter.com/hz6wIMDglO

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 10 Octobre 2015

On continue avec Cy, blogueuse et illustratrice pour le site Mademoizelle, a qui plusieurs lectrices ont demandé des licornes. Celle-ci a particulièrement la classe. 

Et voilà @YeahCy qui fait une jolie licorne (@wedobd ) pic.twitter.com/OrdYmBAsvj

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 10 Octobre 2015

 

«C’est pas grave si c’est tout petit?», a demandé Libon avant d’entamer sa dédicace. Il s’agit de Jacques, le petit lézard géant. 

 Et un petit crobard de @libon_ (toujours au @wedobd) pic.twitter.com/3ZISliOKk3

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 10 Octobre 2015

Vient la petite dédicace de James, qu’on connaît pour ses dessins de presse ou encore son étude des hipsters intitulée Hipster than ever.

Dédicace au @WeDoBd avec @JamesdOttoprodpic.twitter.com/SuQZ64JLDR

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 10 Octobre 2015

On passe du côté enfants avec Didier Ah-Koon, le créateur des Minions (c’est pour une petite fille qui aime le foot, et dont la sœur fait du cirque).

Et un minion au coin des enfants avec Didier Ah-Koon à @wedobdpic.twitter.com/ROTtSn5BVx

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 11 Octobre 2015

Et voilà Paka qui a des fans très généreux, ils ont ramené gâteaux et cadeaux (et on a retrouvé le propriétaire du livre).

Petite dédicace de @pakablog au @wedobd (et j’ai perdu le compte Twitter du propriétaire du livre, qu’il se signale) pic.twitter.com/jRs0lHEd20

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 11 Octobre 2015

Nicolas Barberon a croqué de mémoire un voyageur de la ligne 8 : et oui, son truc, c’est le croquis de métro (le collectif qu’il anime, De lignes en ligne, vient de publier un livre). 

Un voyageur du métro avec Nicolas Barberon de @Delignesenligne au @wedobdpic.twitter.com/UP8pmLp8mW

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 11 Octobre 2015 

L’incontournable Kek qui vous a forcément déjà rendu fou avec l’un des diaboliques jeux en ligne dont il a le secret dédicaçait aussi son album Les années collège.  

Dédicace avec @kek_zanorg au @wedobdpic.twitter.com/axP1IxZFEl

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 10 Octobre 2015

Les fans de Guillaume Long, du blog A boire et à manger, étaient nombreux, et ils n’avaient que le radis noir à la bouche (un légume dont il a pris la mémorable défense en 2009).

Et enfin, @0c0ABAM qui se dessine en pleine dégustation de radis noir pic.twitter.com/Ee5UGcKfwa

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 10 Octobre 2015

Là, un lecteur voulait une dédicace de Capucine mais il n’avait qu’un livre de Boulet, son voisin de table. Alors la voilà partie. Et c’est très beau.

Et voilà Capucine qui dédicace dans un recueil des notes de @Bouletcorppic.twitter.com/VRzyevo79L

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 10 Octobre 2015

D’ailleurs, les organisateurs du festival imposent aux auteurs de dessiner le portrait de leur voisin de table en trois minutes, alors les voilà tous les deux en pleine action.

Les auteurs Capucine et Boulet en train de dessiner leurs portraits respectifs au festival We Do BD, le 10 octobre 2015.

Et en bonus, les coulisses de l’installation «pictomaton», où un dessinateur croque un visiteur du festival dans les conditions du photomaton (ça prend un peu plus de temps mais le résultat est vraiment mieux).

Dans le pictomaton du @wedobd avec @YvesBalak (en train, donc, de faire lui-même le photomaton) pic.twitter.com/oCbqYHw1nB

— Sophie Gindensperger (@sophieginger) 10 Octobre 2015

Avec le modèle : 

Une visiteuse de l'exposition s'est fait tirer le portrait par Balak dans le «pictomaton».

 

Sophie Gindensperger

Face à l’Irlande, des Français dominés comme des bleus…

Les Bleus de Saint-André sont champions du monde de la destruction. De la destruction des joueurs adverses, mais aussi d’une partie de leur histoire, de leur rapport au jeu et des rêves de leur public. Dans le vestiaire, après la rencontre, Mathieu Bastareaud, symbole de cette dissuasion passive, a versé quelques larmes. Oh, les fans n’attendaient pas un «Basta» et une équipe virevoltants avant cette rencontre perdue face à l’Irlande (24-9), loin de là. Ils ont même apprécié d’entrée les tampons XXL de Louis Picamoles, qui a laissé sur le carreau l’ouvreur adverse, le géomètre Jonathan Sexton (26e). Mais peut-on se contenter de subir et de défendre comme des forcenés pendant une rencontre aussi cruciale?

Les Irlandais, au sein d’une formation moins puissante mais tout aussi rugueuse, ont répondu non à ce référendum sur la fermeture des frontières. Ils ont possédé le ballon comme des damnés, multiplié les temps de jeu, nettoyé plus vert que vert lors des phases de rucks et chapardé des touches à l’envi. Ils ont gâché des munitions, comme Dave Kearney, qui a savonné un essai tout fait en première période, mais au moins les avaient-ils, ces munitions. En seconde période, la France a attendu la 67e (!) minute pour proposer une véritable offensive dans le camp adverse et faire vivoter l’espoir alors que l’Irlande mène 14-9. Quelques instants plus tard, le demi de mêlée Conor Murray écrase un deuxième essai de filou sur le pied du poteau, sous le regard ébahi des soldats de Saint-André. Le toit du Millennium tombe sur la tête des Bleus.

Maestri : «Le casque à pointe ne suffit pas»

«A ce niveau de compétition, le casque à pointe ne suffit pas, souffle le deuxième ligne Yoann Maestri. Et pourtant on l’a mis. Demandez donc à Sexton ou O’Mahony!» Les deux gaillards irlandais descendent péniblement les escaliers, le premier avec une poche de glaçons sur la cuisse, le second en s’appuyant sur des béquilles. «On a été bons sur les plaquages, en défense, on leur a vraiment fait mal, on a mis beaucoup d’agressivité dans les duels, ils ont eu de la casse», remarque finement le demi de mêlée Sébastien Tillous-Borde.

«Entre Sexton, O’Connell juste avant la mi-temps et O’Mahony, on a perdu plus de 200 sélections sur blessure pendant cette rencontre, et cela a rendu le défi encore plus relevé. On a montré notre force de caractère dans cette bataille», raconte le sélectionneur irlandais Joe Schmidt. Paul O’Connell, futur Toulonnais, risque une retraite internationale anticipée, Sexton peut rêver du quart face à l’Argentine et, de toute façon, son remplaçant Ian Madigan est mieux qu’un second choix. «Il est tout le temps motivé pour envoyer du jeu, même en sous-nombre. C’est un très grand joueur», dit Wesley Fofana admiratif.

Quand Parra explique les fondamentaux à Nakaitaci

Les Verts sont cabossés de partout, mais ils sont fiers. Ils ont effacé les revers de 2003 et de 2007, une époque fort lointaine où les Français leur marchaient dessus pendant une Coupe du monde. Aujourd’hui, les Bleus piétinent surtout leurs maigres certitudes de la fin de l’été et l’optimisme béat des derniers jours. «Je ne comprends pas cette confiance diffuse, s’étonnait l’ancien sélectionneur Marc Liévremont avant la rencontre. D’où vient-elle? Les Bleus veulent remporter la Coupe du monde sur des fondamentaux, très bien, mais on voit sur cette édition que toutes les grandes équipes, de l’Australie à l’Argentine, ajoutent d’autres ingrédients et de la variété à cette base.» Mêlée dominante puis dominée, touche volée, paire de centres trouée, Michalak timoré, Papé violemment palpé… Les Bleus ont sombré, et on a même vu Morgan Parra expliquer une règle de rugby simple sur les touches jouées rapidement au pauvre Noa Nakaitaci, léger à ce niveau.

«Sur le jeu au sol, on a été catastrophique, ils ont gratté pas mal de ballons, ils ont été plus réactifs. Et à partir de là, c’est compliqué de lancer le jeu. On s’est sentis frustrés», dit Tillous-Borde. «J’ai loupé mon match. Je n’ai pas honte de le dire… C’est un match à jeter à la poubelle», balance Bastareaud, qui ne devra pas s’enfoncer dans le spleen. Son compère du centre, Fofana soupire : «Tu vois qu’au bout de deux temps de jeu, tu perds le ballon. C’est chiant. Ils ont été meilleurs que nous. A chaque fois, on veut inventer des trucs, mais on n’a pas le ballon.» C’est ballot. Mais en même temps, on était prévenu. Cela fait quatre ans que ça dure. Joueur, Saint-André dit n’avoir jamais perdu contre les Irlandais. Sélectionneur, il n’a jamais gagné en cinq rencontres. La France a fait table rase de son passé, et elle est allée un peu trop loin.

Mathieu Grégoire Envoyé spécial à Cardiff

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